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Comment on s'aime aujourd'hui ?





Il est presque 9h, l’air est frais dehors, la ville est debout et je m’apprête à attaquer la journée.

Il y a 20 minutes encore, j’étais au fond de mon lit, dans les bras d’un homme que j’aime beaucoup. Je ne l’aime pas encore, il serait trop tôt pour le dire. Enfin, je ne sais pas, est-ce qu'il n’est jamais trop tôt pour se dire qu’on s’aime ? Est-ce qu’il arrive un moment où il est trop tard ?


Le casque sur les oreilles, j’écoute Victoire Tuaillon me parler d’amour dans son fabuleux podcast “le coeur sur la table”. Je m’interroge. Moi, trentenaire, célibataire depuis plus d’un an, hétéro qui se cherche, qui enchaine les histoires qui ont à peine le temps de s’écrire qu’elles se terminent déjà, je ne sais plus bien m’y retrouver dans les relations d’aujourd’hui.


A quoi ça se mesure l’amour ?

Est-ce qu’il a plus de valeur avec le temps ? Est-ce qu’on est plus légitime d’aimer et de se le dire parce qu’on a passé le cap des 6 mois ? Est-ce qu’on est en couple au premier jour ou après la première dispute ?


Bienvenue dans l’époque des contours flous, de tous les possibles et des choix illimités.

C’est comme ça que je me sens aujourd’hui, dans ma vie amoureuse. J’ai le sentiment que je peux tout avoir, tout donner aussi, mais je vis avec une sorte d’épée de damoclès au-dessus de la tête.


Cette épée, elle porte le nom d’inconstance.

Comme beaucoup d’enfants des années 90, j’ai grandi dans une famille classique, avec un papa et une maman. Mes parents se sont rencontrés au lycée, dans une petite ville de Normandie. Ils avaient un groupe d’amis commun, mon père appelait son copain sur le téléphone fixe de ses parents, ils se donnaient rendez-vous au café du coin et puis tout le monde se retrouvait là, pour jouer au flipper et boire des panachés en fumant des gitanes. Ma mère, elle aussi, traînait là-bas avec ses copines. Alors à force de se croiser, ils ont fini par faire leur première sortie au ciné et puis, une seconde, puis une autre… Et voilà, l’affaire était dans le sac. Le mariage a suivi, les enfants aussi… Tout le monde est content et la vie passe.


A l’époque, c’était moins compliqué. On grandissait dans une ville, on y travaillait, on y rencontrait les personnes qui y vivaient aussi. Si personne ne répondait au téléphone, on prenait le vélo, le bus ou la mobylette pour aller voir s’il y avait du monde au café du coin. On se donnait rendez-vous à un endroit et à une heure précise et on faisait en sorte d’être là, à l’heure. Et si personne ne répondait au téléphone, on retentait plus tard, le lendemain, on laissait un message et on attendait. Voilà, simple.


Je ne dis pas que “c’était mieux avant”, que c’était plus facile de s’aimer pour nos parents et leurs parents avant eux. Je sais que, comme tous les couples, ils ont eu leur haut et leur bas.


Les couples en crise, ça, c’est intemporel. Mais ce qu’ils ont eu et que nous n’auront plus, c’est l’absence de choix.

Alors, dit comme ça, ça semble un peu bizarre. Je ne vais quand même pas me plaindre de vivre dans un monde où je peux choisir d’aimer qui je veux, où je veux, comme je veux. Et surtout, j’ai d’autres choses que mes parents (mes grand-parents, n’en parlons pas…) n’ont jamais eu : le droit de décider et de changer d’avis. Je peux aimer un homme, une femme, les deux en même temps. Je peux faire un enfant toute seule, décider de ne pas en avoir, de mettre fin à une grossesse. De me marier, divorcer, me remarier sans être vue comme la “mauvaise fille” du quartier. Je peux gagner ma vie seule, faire ce que je veux de mon argent. Je peux changer d’avis. Rien que ça, déjà, de se dire qu’avant, c’était pas acquis, ça montre un peu le chemin parcouru.


Mais voilà, face à tout ça, je me sens comme lorsque je décide de choisir un film sur netflix et qu’au bout d’une heure, j’ai tellement hésité que je finis, au mieux par regarder un truc que j’ai déjà vu, “une valeur sûre”, au pire, par aller me coucher avec un goût de défaite.


Comment est-ce qu’on en est arrivé là ? A quel moment ça a commencé à devenir compliqué de dire “on est en couple” ? Pire ! A quel moment c’est devenu une espèce rare, le couple ?

Est arrivée dans notre vie, quelque chose qui a fait exploser tout ça : le téléphone portable. Je ne parle même pas encore d’internet, ça on y viendra plus tard… Un problème à la fois.


Au début, c’était sympa. Pratique même. Plus d’inquiétude des parents quand ils nous laissaient sortir le soir. Plus besoin d’attendre des heures pour contacter les copains. Et puis…on découvre de nouvelles manières de se faire la cour. On s’envoie des sms, on se dévoile sur petit écran. Les heures sont moins longues jusqu’aux retrouvailles du lendemain, on s’endort avec l’autre sur l’oreiller.


Deuxième révolution : internet ! C’est là que ça commence à se gâter… Je me revois encore dans ma chambre d’ado, à échanger sur MSN avec mon crush du lycée, alors que je n’osais même pas le regarder dans les yeux en le croisant dans les couloirs… C’est le début des réseaux sociaux, des téléphones avec appareils photos intégrés. C’est le début des applications de rencontre, des profils qu’on invente.


Des années plus tard, biberonnée à l’instantanéité, à l’abondance et à l’absence de pudeur, je réalise à quel point tout cela a une influence sur la manière dont j’aborde aujourd'hui mes relations amoureuses.

Je sais à quelle heure il se connecte, à quelle heure il lit mon message, je sais où il se trouve et avec qui, je retrouve des photos de lui avec son ex, je sais qui sont ses amis, ses parents, je connais le nom de son chien avant qu’il ait eu le temps de commander sa première bière…


Je panique quand je vois qu’il s’est connecté à 15h56, alors que j’ai envoyé un message à 11h22 ce matin. Une réponse un peu trop tardive à un message devient un “pourquoi il ne m’aime pas”. Il me répond. Je me dis qu’il faut peut-être attendre, que je vais avoir l’air d’une désespérée si je réponds dans la minute. Alors j’attends… Je joue au jeu de celui qui craquera en premier. Au fond, c’est moi qui craque en me rongeant les ongles et en sursautant à chaque bip de mon téléphone.


Je peux tout partager de moi, tout inventer aussi. Je peux repousser les frontières : j’ai un amant à New-york, un autre au Mexique et un à Paris… Je découvre qu’il n’y a pas que les frontières géographiques qui bougent mais aussi celles qui, jusqu’alors constituaient la base de mes relations : on joue avec les limites de l’exclusivité, on pousse un peu plus loin la notion d’infidélité, on est en relation libre ou polyamoureuse. D’un coup, la vie de couple, la monogamie, l’hétérosexualité deviennent des concepts poussiéreux voire ringards. On n’ose plus se dire qu’on aime les soirées plan-plan en amoureux, qu’on a envie de se faire des cadeaux pour la saint-valentin et qu’on ne supporte pas l’idée qu’il puisse désirer une autre personne.


Il y a 20 minutes j’étais dans les bras d’un homme. Il y a 20 minutes le temps n’existait pas.

Il y a 20 minutes, je n’avais aucun doute sur l’amour que je lui portais et aucun doute sur le fait qu’il voulait que je reste dans ses bras. Maintenant, il est à peine 9h et j’ai déjà eu le temps de me faire tous les scénario possibles.


Est-ce qu’il va me rappeler ? Est-ce que j’ai envie qu’il me rappelle ? et puis si on continue de se revoir, on va où comme ça ? est-ce que j’ai envie de voir d'autres personnes, est-ce que j’ai le droit de lui demander si lui, il en a envie aussi ?


J’hésite à lui dire que je l’apprécie, de peur qu’il pense que j’attende qu’il me passe la bague au doigt. J’évite le sujet des enfants, de l’avenir, des relations et je joue la fille hyper cool face à lui, pour bien lui montrer qu’il n’y a pas de danger, qu’on peut y aller, que je ne vais pas nous coller une étiquette ou l’enchaîner. Je fais tout pour qu’il me trouve belle, jeune et séduisante et que sorte complètement de lui la menace de l’horloge biologique.


Résultat : je me retrouve dans des situations pas confortables du tout, dans lesquelles j’essaie de me tordre pour ne surtout pas le froisser, ne pas le faire fuir, ne rien lui imposer, respecter sa liberté, son espace, son intimité… Et à trop jouer les filles déconstruites, je me retrouve en morceaux. Je ne sais plus ce que je veux, ce que j’aime, ce que j’accepte, ce que je ne tolère plus…


J’ai vécu une relation “classique” avec un homme pendant 3 ans. Nous nous aimions et nous avons rapidement voulu vivre ensemble. A partir de là, ça a été la dégringolade. L’’année de trop” comme je l’appelle. Nous nous sommes quittés, j’ai très mal vécu cette rupture. Je lui en ai voulu de m’avoir promis la lune, d’avoir voulu des enfants avec moi, qu’on ait emménagé ensemble.


Je lui ai dit “Tout ça pour ça”. Il m’a répondu : “je le pensais au moment de te le dire”.

Je lui en ai voulu et puis, j’ai fini par comprendre le sens de ses mots.


Si finalement, c’était ça le secret ? Si on essayait de ne rien prévoir mais qu’en même temps, on s’autorise à tout vouloir. Si on essayait de tout envisager dans l’instant ?


On s’est quittés dans les cris et la douleur, on a tellement laissé trainer le truc… Parce qu’on ne quitte pas quelqu’un comme ça, au bout de 3 ans, parce qu’il y avait toute la logistique autour. Je n’avais pas envie de déménager, lui non plus… On a bien passé une année comme ça, à rester ensemble par confort.


En fait, on n'avait pas le choix, on avait grimpé la montagne du couple. On avait officialisé notre relation, on n’était pas dans une relation libre. On vivait ensemble, on dormait ensemble, on passait Noël ensemble, dans sa famille ou la mienne… Alors toute démarche qui nous aurait fait prendre un nouveau virage aurait automatiquement été perçue comme un échec, un retour en arrière.


On a préféré faire semblant, on a préféré continuer de vivre ensemble même si chaque jour on s’inssupportait un peu plus, on a espacé nos échanges mais comme on vivait sous le même toit, qu’on allait ensemble aux soirées, tout allait bien dans notre couple. On ne s’aimait plus, mais il fallait tenir. Du moins, il ne fallait pas partir comme ça. Alors on s’est trompés, ça a été mal vécu des deux côtés, même si on ne s’aimait plus depuis longtemps. Officiellement, on était toujours ensemble alors, officiellement, on n'avait pas le droit d’aimer ailleurs…


Après cette histoire, j’ai fait un rejet total du couple et de tout ce que cela impliquait. J’ai commencé à éplucher tout ce que je pouvais trouver sur l’amour et les relations.

J’ai voulu tout déconstruire, tout remettre en question. Je me suis “formée” auprès d’experts en relation, j’ai même acheté des formations pour apprendre à “ne pas faire fuir un homme” ou pour “en finir avec la dépendance affective”. Je me suis bien faite avoir par tout ces conseils tout faits sur comment il faut aimer mais dans le lot, j’ai quand même pris quelques claques. Parmi elles, il y a eu Brenda Boukris. Brenda, elle est comme moi, elle s’est pris des claques, elle s’est retrouvée perdue, elle s’est désaimée parce qu’on lui avait pas dit, avant qu’elle ne le découvre, qu’on avait en nous une ressource immense : l’amour de soi. Parce qu’il est là, bien niché au fond, bien terré dans un coin du coeur. Alors, pour le faire revenir, c’est pas simple, ça prend du temps, mais ça s’apprend.


Et puis il y a eu Mona Cholet et son livre d’utilité publique : “Réinventer l’amour”. J’y ai découvert la différence entre ce concept d’amour justement, et celui de relation. Et à quelle vitesse on avait tendance à rassembler les deux.


Alors qu’en fait, c’est assez simple. L’amour, il se vit partout, à tout instant, avec n’importe qui. Du moment qu’on le ressent, on n’a pas besoin de mettre quoique ce soit dessus. Ce qui vient mettre le bazar, c’est quand on commence à vouloir lui donner une forme, à cet amour. C’est ça, le concept de relation.


Finalement, ce flou dans lequel on se trouve aujourd’hui, cette ambivalence qui caractérise notre génération a le mérite de nous aider à faire bouger les choses. J’ai réalisé que je détenais un nouveau pouvoir : ma vulnérabilité. Ca paraît tellement bête qu’on en oublie que ca n’était pas si évident, il y a peu encore, de parler de ce qui nous touche, de ce qu’on veut, de ce qu’on ressent.


Nos relations sont peut-être embrouillées, bancales, instables… mais elles nous ouvrent de nouvelles opportunités :  on communique, on dit, on affirme ses positions.


Il n’y a plus de modèles alors on prend nos pièces de puzzles et on leur donne la forme qu’on veut. J’ai commencé à exprimer ce que je ressentais, sans attente, juste pour voir. J’ai commencé à appeler au lieu d’envoyer un message, j’ai dit quand quelque chose me plaisait et quand une autre me mettait mal à l’aise. J’ai découvert quelque chose d’incroyable : quand j’arrête d’avoir peur ou honte de ce que je ressens, quand je m'exprime, pour moi, pas pour l’autre et que je laisse mes émotions sortir, j’offre à l’autre une opportunité d’en faire autant. Jamais je n’aurais pensé atteindre un tel niveau d’intimité juste parce que je disais “tu me plais”, “je ne sais pas quoi penser de ce qu’on est en train de vivre” ou “est-ce que tu as envie qu’on se voit encore, moi oui”.


L’autre jour, j’ai passé la journée avec ma nièce. Elle m’a montré le dessin qu’un garçon de sa classe lui avait offert. Il lui disait qu’il l’aimait. Elle lui a répondu avec un dessin sur lequel elle a inscrit


“je t’aime, mais je ne suis pas ton amoureuse”.

Elle a 6 ans, et je me suis dit qu’elle, n’aurait peut-être pas à se poser toutes les questions que je me pose. Que peut-être, la réponse était juste là. Je t’aime, c’est cela qui compte.


Je ne suis pas ton amoureuse, ton plan cul, ta maîtresse, ton amie “avec qui ça dérape”, ton pansement, ton crush du moment, ta “phase”, le temps que tu décides si tu as envie de plus ou non. Je t’aime, toi, avec qui je partage ce moment. Je t’aime et j’ai envie de vivre avec toi, pour l’instant. Je t’aime et j’ai envie de faire ce chemin avec toi, et juste toi. Pour l’instant. Je ne dis pas que je n’en aurais plus envie, plus tard. Peut-être que ce “pour l’instant” durera toute la vie. Mais peut-être pas, et c’est bien comme ça aussi. Je commence juste à comprendre que je ne peux rien prédire. Je m’autorise à changer d’avis, même si au fond et là tout de suite, au moment où j'écris ces mots, j’espère n’avoir jamais envie de le faire. J’espère aussi que toi, tu n’auras pas envie de le faire non plus. Mais je nous laisse le doute, je l’accepte et je le vis à fond.


Je ne suis pas encore sûre de savoir ce que je veux ou même d’avoir compris ce que je ressentais. Ce que je sais par contre, c’est que ce garçon, que je viens de quitter ce matin, j’ai simplement envie de lui dire “viens, on se tient la main, et on voit ou ca nous mène ?”






 

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