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Dire au revoir à ses morts





Mon histoire est faite de votre absence.

Je ne suis plus entière, je marche de travers. Je me sens mutilée, marquée de tout ce qui me manque. J’ai encore à vif les pleurs et les genoux abimés. Vous occupez toute la place que vous ne prenez plus dans le monde. Vous avez détruit mon pays, vous l’avez laissé en morceau.


Mais ce trou que vous laissez libère maintenant un nouvel espace. Il y a un vide a remplir, et je ne veux plus que vous l’habitiez.

En quittant ce monde, vous avez défait les maillons de notre histoire. La chaine se brise, le pont s’effondre. Sur l’autre rive, je vous vois, l’amour que je vous porte reste intacte mais je vous y laisse, je pars sans vous.


Et à mes côtés, ma mère, mes grands-mères et leurs mères. Toutes celles qui m’ont portée et que je porte en moi. Je vous libère. Je ne garde que votre sang et votre peau. Tout le reste, je le transforme, j’en fais une page blanche. Dans mon ventre, je fais la place. Un jour peut-être, j’y accueillerai une nouvelle vie, vous la nourrirez et l’abreuverez de tout ce que j’ai reçu.


A mes côtés, mes soeurs, mes amies, mes sorcières, mes fantômes, mes inspirantes, j’aurai besoin de vous toujours.

Je ne sais pas me nourrir, vous m’apprendrez. Je ne comprends pas mon corps, vous me montrerez. Je fuis mes désirs, vous me guiderez. J’ai peur de mes choix, des questions et des rêves qui m’habitent, vous les transformerez pour que je les comprenne.


Avec vous, j’apprends à coiffer mes cheveux, à me tenir d’une certaine manière, à parler d’une autre voix. Parfois je parle sans me comprendre et vous dîtes ce que je n’entends pas.


Il y a tout ce dont je ne pensais pas avoir besoin, tout ce que je pensais pouvoir faire seule. Tout à coup, vous faites, vous dites, vous transmettez sans le savoir, tout ce qu’il me manquait. Vous me parlez d’une plante ou d’un remède, vous me donnez sans même vous en rendre compte un conseil reçu de votre mère, qu’elle a reçu de sa mère avant elle. Vous avez avec moi la douceur et l’autorité que vous avez reçu enfant, chaque matin et chaque soir. Et dans vos gestes et dans vos mots, tout cela me revient. Je vous regarde et je m’imprègne.


Je vous laisse passer devant. Dans la Terre, vos empreintes me guident, j’y mets les miennes et marche sur vos pas. Quand vos pieds seront fatigués, je prendrai le relai, je me retournerai de temps en temps, pour vérifier que les nouvelles suivent. Si elles s’égarent, je les laisserai se perdre. Elles sauront que ma route est là, solide et droite, mais qu’à leur tour, elles peuvent choisir de ne pas la suivre. Elles pourront prendre ce qu’elles ont à prendre, garder ce qu’elle veulent garder et laisser ce qu’elle doivent laisser.


A tout ce qui m’entrave, me contraint, m’empêche, me diminue, j’ouvre la porte, il est temps de partir. De tout ces manques et ces blessures surgit la possibilité d’un renouveau.

Il n’y a plus d’avant, il y a tout à refaire, à repenser, à recréer.

Je me pensais blessée et soumise, me voilà nouvelle et puissante. Je pensais subir mon histoire, m’en voilà créatrice. C’est avec moi qu’arrivera la suite, c’est par moi que passera le nouvel héritage.


Comme un peuple exilé, en deuil et ravagé, je me défais de l’envahisseur, je chasse l’occupant. Et de mon coeur jaillit un cri, poussé par toutes les voix, anciennes et nouvelles.

Ensemble nous hurlons, Libération.





 

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